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MULTI POINT

2022

« Le point est la forme la plus concise mais la plus intense. »


— Wassily Kandinsky —

Point et ligne sur plan, 1926

MULTI POINT

2022

Vers une esthétique de la dimension zéro : projection interactive et cosmologie quantique

Avec MULTI POINT, projet de vidéo interactive créé en 2022, Santiago Torres ne se contente pas de produire une expérience visuelle immersive : il propose un renversement radical de notre perception de l’espace, de l’individu et du cosmos. À travers une projection numérique interactive, l’artiste plonge le spectateur dans une matrice dynamique de points lumineux, évoquant à la fois des particules élémentaires et des unités d’identité dépersonnalisées. L'œuvre part d’une hypothèse déroutante mais conceptuellement riche : et si nous n’étions, au fond, qu’une multitude de points dans une dimension zéro ?

Cette hypothèse, inspirée à la fois de la métaphysique quantique et des théories cosmologiques du multivers, trouve ici une forme artistique singulière : une interface mouvante, réactive, où chaque point semble animé par une logique interne, mais aussi par une structure collective invisible. L’œuvre devient une représentation sensible de l’invisible, à la croisée de l’abstraction géométrique, de la science spéculative et de l’interactivité numérique.

La ligne abolie : vers une esthétique du point et de la disparition

Le choix du point comme unité de base n’est pas anodin. Il renvoie à une longue histoire de l’art moderne et contemporain, de Kandinsky (pour qui le point est « la forme la plus concise mais la plus intense ») à Yayoi Kusama et ses constellations obsessionnelles. Chez Malevitch, déjà, le carré noir pouvait être lu comme un point absolu, une condensation de l’infini.

Mais dans MULTI POINT, le point n’est plus une entité statique ou symbolique : il est dynamique, pulsé, modélisé par code, réactif à la présence du spectateur. Chaque point est une singularité virtuelle, qui, dans l’espace projeté, réagit à la proximité, au mouvement, à l’intensité lumineuse. Il s’agit d’un espace relationnel plus que géométrique. Un espace sans profondeur, mais chargé d’énergie.

Une cosmologie artistique : entre multivers et dimension zéro

Torres puise ici dans des sources à la fois scientifiques et spéculatives. La notion de dimension zéro, popularisée par les physiciens théoriciens et les philosophes des sciences, désigne un espace sans étendue, mais non sans structure. C’est le lieu où le vide quantique n’est pas absence, mais plénitude d’information potentielle. En reliant cette idée aux théories des multivers (comme celles de Max Tegmark ou David Deutsch), MULTI POINT propose une version plastique d’une cosmologie post-einsteinienne : chaque point est un univers possible, en superposition, flottant dans une mer de probabilité.

Cette approche rappelle également les réflexions de Gilles Deleuze, qui, dans Le Pli (1988), évoquait le point comme zone de virtualité pure, où se plient et se déplient les dimensions du réel. Chez Torres, le point n’est pas un pixel : c’est un seuil ontologique, une membrane entre le visible et l’invisible, entre l’acte et le possible.

Art interactif et esthétique de la connexion invisible

L’un des apports essentiels de MULTI POINT réside dans son dispositif interactif. L’œuvre se modifie selon la présence du spectateur, ses déplacements, sa vitesse. Elle est sensible sans être tactile, réactive sans être mécanique. L’interaction ne produit pas une réponse immédiate, mais une variation de champ, une modulation subtile du comportement collectif des points. C’est ici que Torres rejoint les intuitions de Roy Ascott, pionnier de l’art cybernétique, pour qui « l’art du futur ne sera pas un objet, mais un comportement partagé ».

Ce réseau invisible de réactions, de mouvements, de pulsations, est une métaphore sensible des connexions invisibles qui nous lient – qu’elles soient biologiques, sociales ou quantiques. Il en découle une forme de poésie spéculative : nous ne sommes pas seuls, car même dans la plus petite dimension, chaque point est déjà en relation.

Une sculpture du vide : lumière, flux et perception

D’un point de vue formel, MULTI POINT s’inscrit dans la tradition des sculptures de lumière et d’espace initiée par des artistes comme James Turrell, Olafur Eliasson, ou encore Julio Le Parc. Mais ici, la lumière est numérique, projetée, algorithmique, et le vide devient espace projectif. Ce n’est plus la forme qui est modélisée, mais le comportement lumineux, selon une logique de flux computationnel. Chaque point n’est pas positionné : il est calculé, réévalué en temps réel.

Cette instabilité maîtrisée fait de l’œuvre une sculpture logicielle, où le visible naît d’un code, et non d’une matière. En cela, MULTI POINT rejoint les préoccupations de l’art génératif : l’œuvre comme processus ouvert, comme structure en mutation constante, au croisement de l’art, de la science, et de la philosophie.

MULTI POINT est une œuvre à la fois mystique et technologique. Elle propose de penser notre être non comme un sujet stable, mais comme un point vibrant dans une mer de relations invisibles. Par sa forme minimaliste et sa profondeur conceptuelle, elle ouvre une méditation sur la nature de la réalité, de l’identité et de la perception.

Santiago Torres y poursuit son exploration d’un art post-matériel, où la lumière devient langage, où le code devient matière, et où le spectateur est à la fois créateur et mesure de l’œuvre. Dans ce champ de points sans origine, mais porteurs d’univers, MULTI POINT agit comme un miroir quantique : il reflète moins ce que nous sommes que ce que nous pourrions devenir, dans un monde où chaque point est une promesse de monde.

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